MORT DE GALLOCHJU A ALTIANI.

 

 

 

GHJESEPPU ANTONMARCHI

 dit GALLOCHJU

 ( Ampriani, 1790 – Altiani, 1835 )

 

 

Gallochju copie

  Le 18 novembre 1835, Ghjeseppu Antonmarchi est littéralement massacré par quatre hommes, dans le champ qu'ils étaient allés labourer, au lieu-dit Cocciu ( ou Cioccu), que longe le Tavignani, sur le territoire de la Commune d' Altiani. Il est venu de très loin, bien décidé à tuer Simon'Petru, l'un des membres de cette famille ennemie qui a osé abattre son jeune frère, Carlu'Filippu.

      Gallochju n'en veut nullement aux compagnons de Simon'Petru, auxquels il demande de s'écarter de lui. Ceux-ci le supplient de l' épargner; il hésite, fait, quand même, feu, mais manque sa cible.

      Alors, Simon'Petru se précipite avec sa hache sur Gallochju, le frappe à la tête et lui arrache un oeil. Avec la sienne, Antone en fait autant à deux reprises. Gallochju tombe à la renverse « sur les sillons déjà rougis de son sang », veut parer les coups avec une main que la hache d' Antone, impitoyablement, vient fendre.

      Lucianu s'empare du fusil du bandit et, d'une balle dans la tête, met fin au massacre, en lui donnant, ainsi, le coup de grâce.

 

      Une semaine après les faits, c'est dans ces termes que l' hebdomadaire bastiais « L'insulaire français » publie le récit, ainsi détaillé, de la destruction de Gallochju, assez différent, d'ailleurs, de la relation, plus brève, donnée, le 21 novembre, par « Le journal de la Corse », selon laquelle Simon'Petru Serpentini, attaqué par le bandit, s'est défendu et l'aurait frappé de huit coups de hache.

 

 

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Voici une autre version des faits, rapportée par Lucia Molinelli-Cancellieri, dans son ouvrage « Spada, dernier bandit corse ».

 

     [ Quelques années plus tard, ses ennemis surprirent Gallochju à Altiani, au cours de son sommeil, et le blessèrent sauvagement à coups de hache. Le célèbre bandit, quarante-cinq fois meurtrier, portait, suspendu à son cou, un scapulaire, bénit de la Vierge, qui devait, selon ses croyances, le protéger d'une mort violente. Ses souffrances étaient atroces.

"Il ne m'est pas possible, s'écria-t-il, de mourir tant que j'aurai ce talisman sur moi; enlevez-le, car je ne puis supporter plus longtemps les souffrances que j'endure et je ne veux pas être constitué prisonnier pour être livré au glaive de la Justice."

     Accédant à sa prière, ses ennemis arrachèrent le scapulaire et le bandit expira, dit-on, presque aussitôt.]

 

 

 

Traduction de l'acte de décès:

 

          Le dix-neuf du mois de novembre de l'année mille huit-cent-trente-cinq à la mairie d'Altiani est enregistré l'acte de décès d' Antonmarchi dit Gallochju, bandit de la commune d' Ampriani, qui a été tué à coup de hachette sur notre territoire au lieu dit Cioccu par divers de nos administrés au moment où celui-ci avait déchargé son fusil sur ceux-là mêmes ses tueurs.

          De la déclaration faite par Dumenicu Cristofari, garde champêtre d'Altiani, et de Ghjacumulu Benedetti également d'Altiani, travailleurs qui tous deux se sont trouvés présents lors du fait et qui déclarent ne pas savoir signer, en la présence des témoins que sont Simone et Anto'Francescu, tous deux Federici, travailleurs à Altiani et majeurs de vingt et un ans qui déclarent ne pas savoir écrire.

          Certifié par nous, Lorenzu Federici adjoint faisant fonction de maire et, en la circonstance, faisant fonction d'officier public suivant la loi relative à l'état civil.

 

Au sujet de sa tombe au cimetière d''Altiani, voir le chapitre "Légendes", sur ce site.

 

BIOGRAPHIE DE GALLOCCHJU

 

 

 

 

Né à Ampriani, en 1790, Ghjuvanni Antonmarchi, se destinait à l'église. Il fit des

études au séminaire d'Aghjacciu, et garda, de cette éducation, des principes stricts.

 

     Sorbier (1) nous raconte:

     « Il faillit tuer de colère un homme qui lui avait proposé de faire gras, un vendredi ! Il se maîtrisa parce que c'était l'octave de San Pancraziu, que les bandits reconnaissaient comme saint patron. »

 On le surnommait Gallochju, petit coq, en raison de sa petite taille, mais aussi le « bandit vierge » ou le « seigneur du maquis ».

 Le frère du jeune séminariste étant mort, le père voulut obliger Ghjuvanni à se marier pour assurer la descendance. Gallochju quitte donc le séminaire au printemps 1820 et est fiancé à Maria Luisa Vincensini, de Nuceta. Mais la mère de la jeune fille lui préfère un jeune avocat de Corti, Cesare Negroni, originaire d'Antisanti, et brise les fiançailles.

 La jeune fille ne l'entend pas ainsi. Le soir du 18 juillet 1820, elle donne un rendez-vous secret à Gallochju, qui la conduit à Campi, chez une de ses tantes. Les parents de Maria Luisa portent plainte pour rapt, se rendent à Matra, et persuadent leur fille de les suivre.

 Lorsqu'il rentre des champs, Gallochju s'aperçoit de la trahison de la jeune file: « Je vous pardonne, lui crie-t-il, mais vous ne serez jamais ma femme, et nul ne sera jamais votre époux ! ».

 Toujours poursuivi par la justice, pour enlèvement, Gallochju prend le maquis et décide de se venger. Un soir d'orage, alors que le père de Maria Luisa ferme les volets, il est abattu.

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 Ensuite, Gallochju se rend à Matra où il abat le frère de la jeune fille. Il tente de tuer l'autre frère, qu'il ne fait que blesser.

 Après ces meurtres, la famille de Maria Luisa désigne Cesare Negroni pour assurer la protection de la jeune fille et de sa mère. Ce Cesare est aussi son fiancé. Le soir des noces, au moment où les époux vont pénétrer dans la chambre nuptiale, Gallochju tue le jeune Cesare.

 Recherché par les Voltigeurs Gallochju quitte la Corse pour la Sardaigne et s'engage dans l'armée de libération de la Grèce contre l'Empire Ottoman. Il y reste 8 ans et participe avec vaillance à plusieurs combats contre les Turcs. Il devient officier et songe même à se faire naturaliser Grec.

 En 1833, son jeune frère Carlu Filippu est abattu à la sortie de l'office du Jeudi Saint sur le seuil de la maison familiale, à Ampriani. La rumeur désigne Ghjuliu Negroni, dit Peverone, frère de Cesare. Au début de l'année 1834, après avoir appris cet assassinat, Gallochju , un soir, débarque sur la plage d'Aleria, et entreprend l'extermination de la famille Negroni. Sur le chemin d'Antisanti, il tue le cadet des frères Negroni. Une implacable vendetta oppose Peverone et Gallochju, qui abattent toutes les personnes, parents et amis, liées à l'adversaire.

 

     Comme le précise Xavier Versini (2):

     " Gallochju, vêtu avec élégance, est toujours armé d'un poignard turc et d'un pistolet à double canon."

 

      Edmond Demolins (3) ajoute:

      « Car les bandits corses sont des bandits civilisés; ceci est tout à fait important à noter. Ils ne sont montagnards et bandits que par circonstance. Ils sortent des villes et des villages d'en bas, où ils ont été policés par la vie urbaine et les habitudes de communauté. Ils exercent donc le brigandage non sans une certaine élégance de manières, non sans certaines formes courtoises. Ils sont en révolte contre certains ennemis personnels, mais non contre l'ordre social en général, non contre la civilisation. »

 

 

 

 

     Il est dépeint par Rosseeuuw Saint-Hilaire (4) comme un être féroce et sans pitié certes, mais aussi comme une sorte de Mandrin insouciant, courageux et tout puissant, libéré des règles de la société, un homme en marge et rebelle. Voici la description qu'il en fait:

     « Malgré le fusil qu'il portait, compagnon inséparable du Corse dans toutes ses excursions, son extérieur n'avait rien qui fùt fait pour inspirer la crainte; c'était un homme d'une trentaine d'années, à la taille exiguë, à la jambe sèche et grêle, à la démarche agile comme le cheval que je montais. Son costume moitié montagnard, moitié citadin, se composait d'une veste courte de poil de chêvre, vêtement ordinaire du paysan corse; mais un collet de velours noir, une chemise de percale très fine et très blanche au lieu de la chemise de grosse toile que l'on ne change pas même les dimanches, enfin un pantalon de drap fin et des bottines annonçaient certaines prétentions à l'élégance. Un menton fraîchement rasé écartait toute idée de vendetta pour quiconque connaît le vieil usage corse. Un superbe fusil de chasse à deux coups, richement monté en argent, lui servait de baton de voyage; un long pistolet d'arçon pendait sur sa cuisse gauche, passé dans le ceinturon de sa carghera, giberne corse qui se porte par-devant, à l'inverse de la nôtre; c'était l'uniforme national à quelques variantes près. Une chose seulement m'inquiéta: le stylet, arme que les lois françaises défendent aux Corses de porter d'une manière ostensible, était passé dans sa ceinture; cette façon de braver ouvertement la loi et de se mettre en guerre avec le code pénal était de mauvaise augure. Cependant en regardant attentivement le personnage, ses traits remarquablement fins et délicats, ses cheveux blonds, son nez aquilin, son menton arrondi, sa main blanche comme celle d'une femme, composaient un ensemble qui, après tout, n'était rien moins qu'effrayant; seulement de petits yeux gris, singulièrement mobiles, donnaient à son visage une expression inquiète et qui allait parfois jusqu'à la menace; mais, ce n'est pas du premier coup d'oeil que j'eus le temps de m'en rendre compte. »

 

     Une anecdote citée par le Révérent père Louis-Albert Gaffre (5) montre bien le caractère pieux de Gallochju:

     « Si quelqu'un parmi vous visite la Corse, il entendra peut-être parler aux veillées du valeureux Gallochju, le doux et pieux jeune homme qu'un dépit amoureux fit homicide.... Les bergers composent encore des refrains sauvages sur ses aventures; les jeunes filles redisent les « lamenti » que sa mort inspira, et sentent parfois germer dans leurs yeux noirs, comme des perles d'argent qu'elles égrènent à la mémoire du beau et chevaleresque bandit. Un jour que Gallochju errait aux environs de Cervione, accablé de fatigue et de faim, il se décida à entrer dans une maison écartée pour demander à manger; le maître du logis le reconnut immédiatement:

     « Per Baccho ! Mon fils ! C'est le ciel qui t'envoie ! J'ai pris, ce matin, deux douzaines de merles dans mes filets ! Mon vin est excellent ! Nous allons nous régaler ! »

     «  Quel malheur, répond Gallochju, qu'aujourd'hui ne soit pas hier ! J'aime le bon vin et j'adore les merles ! Mais c'est aujourd'hui vendredi ! Je jeûne et fais maigre ! »

     Il se contenta d'un morceau de pain et de fromage.

 

     Certains de ces bandits étaient généralement très riches, car ils taxaient les propriétaires et les entrepreneurs, ils exploitaient les forêts à leur profit, ils possédaient des terres et des troupeaux. C'est ainsi qu'on a attribué aux bandits Ghjeseppu Bartoli ( de Palneca) et Nunziu Romanetti ( de Calcatoghju) un revenu annuel de 100000 francs de l'époque.

 

 

 

                                                                                 Nunziu Romanetti

 

 

Ghjeseppu Bartoli                                                

 

 

 

     Ce qui fait dire à l'un des lieutenants de Gallochju, cité par Xavier Versini (2):

     « Je suis à merveille. Il n'y a rien de plus beau que la vie de bandit. Sto cum'e un generale ! »

 

      Le 17 novembre 1835, Gallochju est assassiné par Serpentini de Fuccicchja, parent des Negroni, sur la commune d'Altiani. Piverone, qui tenait toujours le maquis, fut pris au couvent de Zuani, le 5 juillet 1838, et condamné aux travaux forcés à perpétuité, à Toulon, où il fut un prisonnier modèle.

      En quelques années se forgea la légende de Gallochju, « bandit d'honneur » et « seigneur du maquis ».

 

      L'abbé Ange Gambotti (6) composa ce poème:

 

 

                         I BANDITI...

 

   Banditi pe' i macchioni Carlu-Filippu è uccisu

   Quantu ci si n'ascundia, Un ghjovi santu di sera;

   Guardendusi da a spia: E di listessa manera

   L'Antonmarchi e i Negroni. Pepinu, un ghjornu imprecisu.

 

   Gallochju e Peverone, Da Gallochju a Peverone

   Sopranomi cunisciuti, Chi nimu ci s'inframetti,

   D'Ampriani so esciuti Ne di fatti ne di detti,

   Per pratica u talione. Da Cursigliese a Tagnone.

 

   Si tutt'ognunu temia

   Di Gallochju u terrore,

   Si sa ch'ell'è ghjunt'a more

   A l'aghja a Santa Lucia.

 

 

1) cité par Gaston d'Angelis, Don Giorgi et Georges Grelou, Guide de la Corse mystérieuse Tchou Ed., Paris,1995.

2) «  La vie quotidienne en Corse au temps de Mérimée », Hachette Ed., Paris, 1980.

3) « Les Français d'aujourd'hui », Firmin-Didot Ed., Paris, 1898.

4) « Le déjeuner du bandit » dans « Corse noire », collection Librio, Flammarion, 2001.

5) « En Corse, au pays de la vendetta: lecture donnée au Cercle Ville-Marie de Montréal », Montréal: Le Circle Ville-Marie, 1892.

6) « Tempi e tempi », imprimerie Mattei, Ile Rousse, 1981.

 

 

 

 

    Types de bandits corses

 

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